Aspartame, publicité & conflit d’intérêt

Alimentation

Alerté par un article du Canard enchaîné du 25 avril 2012, L’OIP vous propose un complément d’information concernant une campagne de publicité pour l’aspartame, un édulcorant au pouvoir 200 fois plus sucrant que le sucre. Cette campagne prend la forme d’un publi-rédactionnel, financée par Azelis France, « le leader européen de la distribution de produits chimiques de spécialité en Europe » (dixit leur site Internet). Deux problèmes parmi d’autres, Azelis France n’est pas affiché comme l’annonceur et « l’avis de l’expert » émane d’un professionnel à l’indépendance partiale.

Budget publicitaire et détails de la diffusion

Azelis France a déboursé la coquette somme de 499 000 euros pour publier un visuel façon article de presse (un publi-redactionnel dans le jargon) pour répondre à des interrogations courantes au sujet de l’aspartame.

374 900 euros ont tout d’abord été dépensés au mois de mars, pour deux semaines de diffusion dans les hebdomadaires suivants : L’Express (528 000 exemplaires payés), le Figaro Magazine (450 000 ex), le Nouvel Observateur (531 000 ex), Paris Match (690 000 ex), le Point (430 000 exemplaires).

Puis une diffusion pendant ce mois d’avril dans deux mensuels, pour un montant de 51 200 euros, dans Top santé (412 000 exemplaires payés), Santé Magazine (322 000 ex), .

Au final, la diffusion totale payante a représenté 6 millions de lecteurs potentiels (source OJD). Et nous ne multiplions pas ce nombre par le taux de reprise en main de chaque support de presse, qui pourrait doubler potentiellement le nombre de lecteurs.

Le Publi-reportage ou publi-rédactionnel

Le publi-reportage est le nom sympathique donné à la publicité qui se présente sous la forme d’un article de presse. L’avantage de ce format est qu’il est plus long et donne la possibilité à l’annonceur de présenter son produit ou sa marque de façon plus détaillée. La crédibilité de ce type de procédé est plus grande qu’une publicité classique puisque l’on a l’impression que le discours fait plus vrai.

Ce n’est pas le cas et le contenu est bien le fruit d’un annonceur dont l’objectif est de présenter de façon favorable son produit ou son service. Dans le cas qui nous concerne, cet « article » met en exergue un petit encadré dans lequel est donné la parole à un « expert ». Nous n’entrerons pas ici non plus dans le débat de ce qui fait un expert, mais nous mettrons en avant le simple fait que son expertise ne saurait approcher une forme d’objectivité si le personnage qui parle est lié aux intérêts pour lesquels on lui demande de prendre la parole, de prendre position. C’est ce que l’on appelle un conflit d’intérêt.

Le public-redactionnel doit pouvoir être identifié comme un contenu publicitaire.

L’avis intéressé de l’expert

Dans le cas de ce publi-reportage pour l’aspartame, l’expert est Marc Fantino, professeur de physiologie à Dijon. Il dit : « Dans l’état actuel des connaissances scientifiques, l’aspartame ne présente pas de dangers pour la santé des consommateurs dans le respect des quantités maximales recommandées. [...] Si l’on avait trouvé le moindre risque pour les femmes enceintes, ce produit aurait été interdit pour toute la population. » Sauf que le canard nous apprend que le dit « expert » est en fait en plein conflit d’intérêt. On nous apprend qu’il est membre du jury du prix Ajinomoto, qui récompense chaque année un chercheur ou un médecin dans le domaine de la nutrition. Ajinomoto est le leader mondial de l’aspartame …

Le « Canard », a mené l’investigation au sujet des déclarations de conflits d’intérêt de Marc Fantino. Il a travaillé l’Agence française se sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) jusqu’en 2006, (aujourd’hui devenu Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail-ANSES) et qu’il a été missionné par des groupes comme Danone, Nestlé, Coca-cola ou bien encore avec le Syndicat national des boissons rafraîchissantes. C’est comme si les testimoniaux (témoignage de consommateurs, comme par exemple dans les publicités pour lessive, pour les yaourts ou la margarine qui fait « perdre » du cholestérol) étaient véritablement des consommateurs choisis au hasard, que l’on interroge pour la première fois et qui ne répètent donc pas un texte appris par cœur pour dire tout le bien qu’ils pensent du produit pour lequel on les interroge.

Ajoutons pour « édulcorer » le tableau que l’enquête du Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de vie (CREDOC) servant à un moment d’argument a été financée par l’entreprise Coca Cola, dont le recours massif à l’aspartame dans des boissons est largement connu. Ce qui, au niveau argumentation, est biaisé.

Enfin, pour en savoir plus sur les obligations de déclarations publiques d’intérêts, nous renvoyons le lecteur au rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) d’avril 2011, sur « L’indépendance des experts et de l’expertise sanitaire« .

L’aspartame

Cet édulcorant alimentaire est autorisé en Europe depuis 1994. Son pouvoir sucrant est 200 fois supérieur au saccharose, dont la présence peut être indiqué dans les produits par le numéro E 951. La dose journalière admissible dite DJA est de 40 mg/kg de poids corporel. L’aspartame est soupçonné d’augmenter les risques de cancers de types lymphomes, leucémies et d’autres cancers mais aussi d’accouchement prématurés. En France, c’est l’ANSES qui est chargé de la veille sanitaire de l’aspartame, dans ce contexte elle peut saisir EFSA, qui est l’autorité européenne de la sécurité des aliments pour réévaluer le risque. Aujourd’hui, l’EFSA maintient la DJA à 40 mg/kg de poids corporel et affirme qu’aucun de lien de causalité entre risque sanitaire et aspartame à été prouvé et qui justifie la modification de la DJA.

L’aspartame est l’édulcorant le plus utilisé au monde. On le retrouve dans plus de 6 000 produits, du chewing-gum aux boissons « light », dont plus de 500 produits pharmaceutiques. On comprendra aisément l’enjeu derrière cette bataille d’études. Dépenser 500 000 euros en publicité pour toucher plus de 6 millions de personnes est un moyen pour les entreprises de la chimie alimentaire de peser dans le … « débat », sans qu’il y ait justement de débat.

Nous complétons par un renvoi vers le site d’Ouverture, qui vient de publier un article complet sur le sujet.

Azelis France et l’association internationale pour les édulcorants

Pourquoi une telle publicité ? Parce que cet édulcorant est au cœur d’une controverse au sujet de ses effets sur la santé et que l’évaluation du bénéfice/risque divise les scientifiques. Nous n’entrerons pas dans le détail de ce débat pour lequel nous ne sommes pas compétents. Mais vous avez, en France, d’un côté l’Association internationale pour les édulcorants et de l’autre le Réseau Environnement Santé. Pour s’initier un peu à la problématique, nous vous renvoyons vers un article du journal Le Monde.

Dans l’article du Canard enchaîné est fait le lien entre le professeur Marc Fantino et l’entreprise Ajinomoto. L’OIP fait le lien ici entre l’association internationale pour les édulcorants et Azelis France, qui est, nous le disions en introduction, « le leader européen de la distribution de produits chimiques de spécialité en Europe ». Dans cette publicité, c’est l’association internationale pour les édulcorants qui est affiché et non pas l’entreprise Azelis qui la finance.

Pourquoi Azelis ne fait pas directement la publicité de l’aspartame ? C’est bien qu’elle serait moins crédible que de passer par une association, dont l’image d’indépendance est plus forte.

Le financement de l’association n’est pas mentionné sur le site Internet.

 

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Derniers commentaires

  1. Commentaire de wwf, le 18 mai 2012 - Note :

    Bonjour M. Buffet, pour répondre à votre commentaire, nous vous proposons l’article assez complet du site Ouvertures, qui vient juste d’être publié : http://www.ouvertures.net/portail/l_id.asp?doc_id=633

    Cordialement.

  2. Commentaire de gdevesvrotte, le 14 mai 2012 - Note :

    je précise : je ne fais pas partie de l’OIP…

  3. Commentaire de gdevesvrotte, le 14 mai 2012 - Note :

    Je trouve votre commentaire complètement à côté de la plaque. Il témoigne d’une lecture un peu rapide.
    Ce qui est pointé ici n’est pas la nécessité pour les scientifiques de trouver des financements privés, ou leur compétence, mais le manque volontaire de transparence dans la proposition d’information, le fait d’utiliser des experts à l’indépendance difficile à prouver (il s’agit ici d’un doute qui ne devrait pas exister, quelque soit par ailleurs l’intégrité desdits scientifiques) et la difficulté de vérification des éléments qui nous sont proposés, concernant un produit alimentaire (traduisez « un produit qui a forcément des conséquences sur notre organisme que nous devons connaître pour permettre au consommateur de faire son choix en toute conscience »).
    La cigarette tue, mais c’est marqué en gros sur les paquets…
    Si les fabricants s’y prenaient d’une façon un peu plus mature, au lieu d’attendre en faisant le dos rond qu’on relève leurs incohérences communicantes, ce genre d’articles n’auraient pas lieu d’être.

  4. Commentaire de Didier Buffet, le 13 mai 2012 - Note :

    Cet article est un torchon qui ne vaut pas plus que les allégations mensongères du Canard Enchaîné qui mettent en cause d’une façon indigne le Pr Marc Fantino que je connais bien. Quand j’ai créé l’Association Nutrisenior en 2003, association visant à lutter contre le dénutrition et la sous alimentation des personnes âgées notamment en maison de retraite, Marc Fantino a été le seul médecin influent qui a accepté de m’aider d’une façon purement altruiste. Il est vrai qu’il est un des grands spécialistes européens sur les questions d’obésité. L’obésité touche aussi les diabétiques. Les diabétiques sans édulcorant n’ont pas d’autres choix que de se passer du gout sucré. Cela fait des décennies que les diabétiques prennent de l’Aspartame et si cet édulcorant était si toxique que ça il y aurait eu un problème sanitaire depuis bien plus longtemps. L’Aspartame est un composé chimique comme le sucre, le sel, la graisse, etc. Abuser rend malade. Les allégations du Canard Enchaîné concernant le trafic d’influence présumé entre Marc Fantino et l’industrie relève du fantasme. Les journalistes sont tout aussi soumis aux trafics d’influence quand ils fréquentent les hommes politiques et les industriels de ce pays en déjeunant avec eux ou en partant en voyage avec eux. Sont ils pour autant malhonnêtes? Si l’industrie finance la plupart des études scientifiques actuelles c’est que la recherche publique est fauchée. Si l’industrie aide à l’organisation de réunions scientifiques ou de congres c’est que l’Etat n’a plus un rond. Il est scandaleux de laisser entendre que des professeurs du service public français se laissent acheter en participant à un congres payé par l’industrie. Il se peut aussi q’un étude clinique ou qu’un congres aille dans le sens de l’industrie non pas par magouille mais par vérité scientifique. Les pouvoir sucrant de l’acesulfame K et de la Stevia sont plus fort donc risquent une accoutumance plus rapide au gout sucré et la Stevia est trop récente sur le marché pour connaitre sa toxicité. Il faut parfois 10 ans pour avoir les premières données de toxicité. Un cancer, enfin, a des causalités plurifactorielles. Il est difficile d’affirmer qu’il n’y a qu’un élément qui explique la survenue d’un cancer. La cigarette par exemple est bien plus dangereuse de l’aspartame. Le sucre est aussi un grand poison tout comme l’alcool et les produits très gras (ex chips). Faut il interdire les Chips en France? Ne faudrait il pas plutôt éduquer les gens sur les bonnes pratiques d’alimentation et responsabiliser les français plutôt qu’à chercher tout le temps des boucs émissaires?